Les services de sécurité bélarusses et polonais ont manifestement repris une forme limitée de coopération, ce qui pourrait contribuer à la stabilité régionale si cette coopération est coordonnée avec Moscou et ne s’inscrit pas dans une stratégie de Washington visant à les diviser.
Un développement extraordinaire est intervenu dans les relations entre le Bélarus et la Pologne à la fin du mois de juillet, lorsque le premier a averti le second d’un possible projet terroriste. Selon Roman Protassevitch, ancien agent infiltré du KGB, l’opposant bélarusse Denis Dachkevitch projetait d’engager des Ukrainiens pour tuer les enfants de Svetlana Tikhanovskaïa, qui se présente comme la présidente du Bélarus (elle et sa famille se sont récemment installées en Pologne après avoir quitté la Lituanie). Il était mécontent que son organisation ait refusé de l’aider à récupérer son statut de réfugié.
La Pologne le lui avait retiré (Protassevitch affirme que les autorités en étaient venues à le considérer comme une menace pour la sécurité nationale, mais cela ne peut être confirmé). Il aurait alors voulu tuer les enfants de Tikhanovskaïa par vengeance, faire une déclaration politique spectaculaire, puis se suicider. Dachkevitch a reconnu, lors d’un échange avec un média de l’opposition bélarussienne, qu’il avait effectivement écrit à plusieurs proches quelque chose comme : « Quoi, je devrais tuer les enfants de Tsikhanovskaïa pour attirer l’attention sur mon problème ? », tout en niant avoir réellement eu l’intention de passer à l’acte.
Il a également affirmé que des agents de l’Agence de sécurité intérieure polonaise lui avaient indiqué que le Bélarus avait transmis une alerte concernant ce qu’il avait écrit. Il leur aurait montré sa correspondance, après quoi l’affaire aurait été classée quelques jours plus tard. Quoi qu’il en soit, l’élément essentiel réside dans le fait que le Bélarus a averti la Pologne d’un possible projet terroriste malgré la froideur de leurs relations, ce qui tend à accréditer les déclarations faites à la fin de l’année dernière par le chef du KGB, Ivan Tertel, au sujet de leur coopération sécuritaire.
Celui-ci avait déclaré que « la compréhension est en train de s’établir » avec la Pologne et les États baltes, ajoutant : « Ce ne sera sans doute pas un grand secret de dire que nous avons des canaux de communication avec nos partenaires. Ce dialogue se poursuit, y compris par l’intermédiaire des services spéciaux. Je dirais que la compréhension entre nous s’améliore lentement. Nous discutons des questions les plus sensibles et, sur certains points, nous parvenons à une compréhension de nos intérêts mutuels. » La Pologne avait nié les propos de Tertel, mais il apparaît désormais qu’ils étaient au moins en partie fondés.
Ce développement extraordinaire intervient dans le contexte du rapprochement progressif entre le Bélarus et les États-Unis. Il a déjà été avancé ici que cette évolution pourrait conduire à un rapprochement avec la Pologne si elle se poursuit. Elle intervient également après que Loukachenko a affiché, en janvier, une perception profondément modifiée de la Pologne. Au lieu de la considérer comme déterminée à déstabiliser son gouvernement et à menacer la sécurité nationale de son pays, il l’a décrite comme un leader régional doté d’une politique pragmatique. Depuis lors, Loukachenko a continué d’agir de manière intrigante.
Quoi qu’il en soit, l’importance de cette affaire tient au fait que les services de sécurité bélarusses et polonais ont repris une forme limitée de coopération. Celle-ci pourrait favoriser la stabilité régionale si elle est coordonnée avec Moscou et ne fait pas partie d’une stratégie de Washington visant à les diviser. Dans le meilleur des cas, le Bélarus pourrait faciliter la reprise des contacts entre la Russie et la Pologne, avec pour objectif de parvenir, après la guerre, à un modus vivendi leur permettant de construire conjointement une nouvelle architecture de sécurité en Europe.
Le pire scénario serait toutefois que les services de sécurité bélarusses ouvrent la voie à un rapprochement avec la Pologne qui finirait par se faire au détriment des intérêts nationaux de la Russie, ou qu’ils soient amenés par la Pologne à commettre un acte de trahison. Il convient de préciser que ces scénarios sont purement spéculatifs, mais ils ne peuvent être totalement écartés en raison de l’opacité traditionnelle du KGB. Il est néanmoins préférable, pour les observateurs, d’envisager le scénario le plus favorable, qui pourrait révolutionner les grandes dynamiques stratégiques de la région.
Vous pouvez retrouver les liens externes dans l’article original d’Andrew Korybko.