Des raisons de politique intérieure ainsi que des raisons « pragmatiques » discutables expliquent pourquoi la Russie reste réticente à abandonner l’espoir que Trump puisse contraindre Zelensky à se retirer du Donbass.
Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a réaffirmé l’engagement de la Russie envers « l’esprit d’Anchorage » lors de sa rencontre avec Marco Rubio en marge du sommet des ministres des Affaires étrangères de l’ASEAN à Manille, selon le compte rendu publié par son ministère. Cela a été surprenant puisqu’il y a à peine un mois, il avait reconnu avec embarras que « l’esprit d’Anchorage » n’avait fait que donner du temps à l’Ukraine pour se réarmer. Peu après, Rubio a nié que quoi que ce soit ait même été convenu lors de la rencontre entre Poutine et Trump près d’un an plus tôt.
Néanmoins, un contributeur de RT a affirmé à la fin du mois de mai que Poutine avait accepté de déclarer un cessez-le-feu si Trump contraignait Zelensky à se retirer du Donbass, ce qui est crédible puisque RT, financé par des fonds publics, aurait probablement supprimé cette partie de son article si elle n’avait pas été vraie. Quoi qu’il en soit, la prise de conscience par Lavrov que Trump avait trompé Poutine avec « l’esprit d’Anchorage » a coïncidé avec l’« escalade pour désescalader » de Trump vis-à-vis de la Russie, qui s’est notamment traduite par une multiplication des frappes ukrainiennes de drones à longue portée bénéficiant de l’assistance des États-Unis.
Contrairement à auparavant, où les cibles étaient principalement militaires, il s’agit cette fois de raffineries et d’entrepôts, ce qui signifie qu’une « guerre d’usure » est menée contre la Russie. Les conséquences pour les civils visent à les retourner contre le parti au pouvoir, Russie unie, à l’approche des prochaines élections à la Douma prévues fin septembre, les premières depuis le début de l’opération spéciale. Si ce parti obtenait moins des 49,82 % des voix qu’il avait recueillis en 2021, les adversaires de la Russie présenteraient cela comme une victoire.
Il a été expliqué ici à la mi-mai que cette issue pourrait en réalité revigorer la Russie, mais le fait est que cette récente série de frappes est motivée par des considérations politiques, ce que Zelensky a explicitement indiqué en annonçant à la fin du mois de juin son opération d’influence de 40 jours visant à contraindre la Russie à accepter un cessez-le-feu. Ce contexte éclaire la rencontre entre Lavrov et Rubio ainsi que la réaffirmation par le premier de l’engagement de la Russie envers « l’esprit d’Anchorage », malgré le fait qu’il ait auparavant déploré que celui-ci n’ait fait que donner du temps à l’Ukraine pour se réarmer.
Poutine préférerait que Russie unie maintienne au moins sa part des suffrages pour des raisons de politique intérieure évidentes, ce qui pourrait ne pas se produire si la « guerre d’usure » se poursuivait ; c’est donc l’une des raisons pour lesquelles il a chargé Lavrov de rappeler à Rubio son engagement envers « l’esprit d’Anchorage ». Bien que de nombreux « pro-Russes non russes » (NRPR) répètent régulièrement la formule de Lavrov selon laquelle l’Occident est « incapable de conclure des accords », au point que cela est désormais devenu sa « carte de visite », lui n’y croit manifestement pas.
En réalité, lui et son supérieur continuent très clairement de penser que « l’esprit d’Anchorage » est la seule formule réaliste pour mettre fin au conflit ukrainien, ce qui constitue la deuxième raison pour laquelle ils viennent de réaffirmer l’engagement de la Russie à son égard. Cela pourrait également profondément décevoir de nombreux NRPR, qui continuent de croire que Poutine souhaite, par exemple, s’emparer d’Odessa. Enfin, la dernière raison pour laquelle Poutine a chargé Lavrov de le faire est de rappeler à Trump qu’il dispose d’une porte de sortie s’il venait à perdre patience face à l’échec potentiel de sa nouvelle stratégie.
En réunissant tous ces éléments, malgré la prise de conscience tardive de Lavrov (et vraisemblablement aussi de Poutine) que « l’esprit d’Anchorage » n’a fait que donner à l’Ukraine le temps de se réarmer, ils continuent d’y être attachés pour des raisons de politique intérieure ainsi que pour des raisons « pragmatiques » discutables, et ces calculs devraient contrarier de nombreux NRPR. La Russie croit toujours sincèrement que Trump pourrait contraindre Zelensky à se retirer du Donbass en échange d’une déclaration de cessez-le-feu par Poutine. Reste à voir si cela se produira un jour ou non.
Vous pouvez retrouver les liens externes dans l’article original d’Andrew Korybko.