Trois raisons pour lesquelles l’Iran hésite à frapper les bases américaines en Turquie

L’Iran perçoit les États du Golfe comme des cibles faciles, les forces armées turques l’ont jusqu’à présent dissuadé par leur redoutable efficacité démontrée, et Téhéran ne veut pas risquer que la Turquie demande l’intervention de ses alliés de l’OTAN et/ou de l’Azerbaïdjan dans la guerre.

L’Iran a attaqué des bases américaines dans les États du Golfe au prétexte qu’elles auraient été utilisées, dans une certaine mesure, par les États-Unis lors de leur campagne conjointe avec Israël contre l’Iran. Selon cette logique, il est toutefois notable que l’Iran n’ait pas frappé les deux bases américaines en Turquie : la base aérienne d’Incirlik et le site radar de Kürecik. La Turquie partage pourtant une frontière directe avec l’Iran, contrairement aux monarchies arabes situées de l’autre côté du Golfe ou, dans le cas du Koweït, à proximité. On pourrait donc s’attendre à ce que l’Iran ait déjà frappé ces bases. Voici pourquoi cela n’a pas été le cas :


1. Les États du Golfe sont des cibles faciles, très vulnérables et à faible risque

L’Iran estime que les États du Golfe ne sont pas aussi préparés à la guerre que la Turquie ; leurs économies pourraient être gravement déstabilisées par de simples frappes de drones ; et le manque d’expérience militaire de leurs forces armées — hormis l’engagement de certains contre les Houthis — conduit Téhéran à penser qu’ils ne pourraient pas riposter de manière significative. Il existe en outre une animosité mutuelle plus longue et plus intense entre eux, notamment parce que l’Iran estime qu’ils persécutent ses coreligionnaires chiites, bien davantage qu’entre l’Iran et la Turquie.

Cela dit, ces calculs pourraient s’avérer erronés et se retourner contre l’Iran selon l’évolution du conflit avec les États-Unis et Israël. Par exemple, si ses défenses aériennes étaient détruites par ces deux pays, un ou plusieurs États du Golfe attaqués pourraient, unilatéralement ou en coalition (même si certains restent en retrait), mener des bombardements très médiatisés contre l’Iran par esprit de revanche. Ce serait une issue humiliante si l’Iran devait être défait peu après, même sans capitulation officielle.


2. Les forces armées turques ont démontré leur redoutable efficacité

Quelles que soient les opinions sur la politique intérieure ou extérieure d’Ankara, il serait malhonnête de nier la puissance de ses forces armées après des années de combats contre les Kurdes syriens désormais défaits, qui disposaient à un moment donné de forces armées non officielles au sommet de leur puissance. La Turquie a également acquis de l’expérience en affrontant les forces du général Haftar en Libye et, selon certaines analyses, contre l’Arménie lors du conflit du Karabakh en 2020. Ces déploiements ont aussi permis de perfectionner ses capacités en matière de guerre par drones.

La Turquie peut donc dissuader l’Iran par sa seule force démontrée. En cas de provocation, elle pourrait envahir l’Iran, plaçant ses forces armées face à un dilemme : laisser l’adversaire progresser ou se déployer pour l’arrêter au risque de devenir des cibles faciles pour les États-Unis et Israël. L’Iran ayant déjà des difficultés à résister aux frappes aériennes de ces deux pays, même les unités les plus déterminées et décentralisées du Corps des gardiens de la révolution islamique pourraient hésiter à cibler la Turquie.


3. L’appartenance de la Turquie à l’OTAN et son alliance avec l’Azerbaïdjan dissuadent l’Iran

Même si l’Iran, en tant qu’État ou via certaines unités du Corps des gardiens de la révolution islamique, sous-estimait la puissance turque, la Turquie est membre de l’OTAN et liée par ailleurs à l’Azerbaïdjan. Frapper les bases américaines sur son territoire risquerait donc d’élargir massivement le conflit.

La Turquie pourrait invoquer l’article 5 et obtenir une assistance de certains membres européens de l’Alliance, qui pourraient l’accorder dans l’espoir d’un soutien turc face à la crainte — jugée illusoire par certains — d’une invasion russe. Toute aide de ce type se ferait toutefois au détriment de l’Ukraine.

S’agissant de l’Azerbaïdjan, les Azéris ethniques constituent la majorité dans le nord de l’Iran et sont plus nombreux que dans l’État azerbaïdjanais lui-même. Bakou pourrait ainsi intervenir aux côtés d’Ankara dans ce que certains qualifient de « Sud-Azerbaïdjan ». Même sans invasion immédiate, ces acteurs pourraient attiser des troubles séparatistes dans une logique de « balkanisation » afin d’affaiblir davantage le pays sous les frappes américano-israéliennes. Une implication de l’OTAN et/ou de l’Azerbaïdjan via la Turquie pourrait donc s’avérer excessive pour l’Iran.


En somme, l’Iran considère les États du Golfe comme collectivement bien plus faibles que la seule Turquie et infiniment plus vulnérables à une déstabilisation massive, y compris par de simples frappes de drones. C’est la principale raison pour laquelle Téhéran les a ciblés, et non la Turquie, malgré la présence de bases américaines dans tous ces pays. L’Iran sait probablement aussi combien les forces armées turques sont redoutables et ne souhaite pas provoquer leur réaction — encore moins celle de leurs alliés de l’OTAN et/ou de l’Azerbaïdjan, dont l’implication directe pourrait conduire à une défaite rapide.

Vous pouvez retrouver les liens externes dans l’article original d’Andrew Korybko.