Faciliter une migration de remplacement, offrir une stratégie de sortie antifasciste aux habitants et conclure des accords avec les États-Unis sont ses motivations les plus probables.
Poutine a signé de manière inattendue, à la mi-mai, un décret simplifiant les procédures d’obtention de la citoyenneté pour les habitants de la Transnistrie, la région sécessionniste de Moldavie qui n’est reconnue comme indépendante par personne, pas même par la Russie. Sa population majoritairement slave est toutefois pro-russe, et la Russie y maintient encore entre 1 000 et 1 500 soldats dans le cadre d’un accord de maintien de la paix conclu avec la Moldavie dans les années 1990. La Transnistrie ne fait généralement la une des médias qu’en raison des spéculations autour d’une attaque moldave et/ou ukrainienne.
Elle est également parfois évoquée dans le scénario d’une (ré)union de la Moldavie avec la Roumanie, en raison du statut politique futur incertain de cette entité majoritairement slave où des troupes russes sont déployées si cela devait se produire. L’incertitude entourant l’avenir de la Transnistrie en général, qu’il s’agisse des scénarios d’invasion moldavo-ukrainienne ou de fusion avec la Roumanie, explique pourquoi elle est considérée comme un point chaud. Le récent décret de Poutine relance les spéculations, ce qui rend nécessaire d’en analyser les motivations.
La présidente moldave Maia Sandu, qui s’est concentrée avec acharnement depuis son arrivée au pouvoir fin 2020 sur l’intégration de son pays dans les institutions euro-atlantiques au détriment de ses relations traditionnellement amicales avec la Russie, considère cela comme un outil de mobilisation destiné à reconstituer les forces armées russes. Volodymyr Zelenskyy a attribué les mêmes motivations à Poutine, tout en ajoutant que cela pourrait signaler de futures revendications russes sur ce territoire, l’insinuation étant que la Russie pourrait bientôt également revendiquer les régions d’Odessa et de Nikolaev.
Bien que certains « pro-russes non russes » puissent eux aussi s’attendre à ce que la Russie élargisse la portée de ses revendications territoriales, notamment en se souvenant de la description d’Odessa par Poutine comme une ville russe à la fin de l’année 2023, ses motivations pourraient être totalement différentes. Comme cela avait été avancé ici au printemps 2019 après un décret similaire de Poutine ayant alors simplifié les procédures de citoyenneté pour les habitants du Donbass, faciliter une migration de remplacement, offrir une stratégie de sortie antifasciste aux habitants et conclure des accords avec les États-Unis sont plus probables.
Pour expliquer cela, la population russe est en déclin naturel, ce que le pays espère inverser en partie en encourageant une migration de remplacement en provenance de pays civilisationnellement similaires comme le Bélarus, l’Ukraine et la Moldavie. La Transnistrie serait également très difficile à défendre pour la Russie dans le scénario d’une invasion moldave et/ou ukrainienne, d’où l’intérêt humanitaire que Moscou a à garantir que cette population amie puisse facilement se relocaliser en Russie avant qu’une telle éventualité ne se produise, en simplifiant pour elle les procédures d’obtention de la citoyenneté.
Enfin, dans le contexte des discussions russo-américaines visant à mettre fin au conflit ukrainien dans la perspective d’une réforme de l’architecture de sécurité européenne, la Russie pourrait envisager d’accepter la réintégration de la Transnistrie dans la Moldavie dans le cadre d’un accord plus large, en raison des difficultés évoquées plus haut pour la défendre. Dans ce cas, les habitants majoritairement slaves de la Transnistrie qui craignent les conséquences d’un retour sous autorité moldave, en raison de ce que certains perçoivent comme les tendances fascistes de Sandu, pourraient se rendre en Russie en toute sécurité.
Comme on le sait, tout s’est déroulé différemment dans le Donbass, dont les habitants sont tous devenus citoyens russes après avoir voté pour rejoindre le pays en septembre 2022 et n’avaient donc besoin ni d’une stratégie de sortie antifasciste ni du retour final de leur entité à l’Ukraine dans le cadre d’un grand accord russo-américain. La situation de la Transnistrie est incomparable avec celle du Donbass, notamment en raison de la séparation physique de cette entité avec la Russie, ce qui la rend beaucoup plus difficile à défendre ; il est donc bien plus probable qu’elle fasse partie d’un accord plutôt qu’elle ne rejoigne un jour la Russie.
Vous pouvez retrouver les liens externes dans l’article original d’Andrew Korybko.