La campagne toxique de manipulation de la réalité menée par lui-même et ses relais médiatiques, conjuguée à son refus de préparer un successeur après plus d’une décennie au pouvoir, a fini par retourner la majorité contre lui.
Le président serbe Aleksandar Vučić a reconnu sa défaite lors des élections anticipées de fin octobre, après plus d’une décennie au pouvoir sous différentes fonctions, mais a accusé l’UE et le « deep state » américain d’avoir orchestré ce résultat. S’il est vrai que certains membres de l’opposition sont pro-occidentaux et liés à des « ONG » financées par l’étranger, d’autres sont patriotes et favorables à la Russie. Vučić a également conclu un pacte de logistique militaire avec l’OTAN en 2016, acheté des avions de combat français et armé l’Ukraine. L’Occident n’avait donc aucune raison de le destituer.
Certes, il aurait pu aller plus loin dans le sens des exigences occidentales en reconnaissant officiellement le Kosovo et en sanctionnant la Russie, mais les concessions qu’il avait déjà faites en matière de politique étrangère, en partie en raison de la position géopolitique difficile de la Serbie, étaient sans doute suffisantes pour qu’il conserve les bonnes grâces des pays occidentaux. Quoi qu’il en soit, l’un des deux péchés capitaux de Vučić a été la campagne toxique de manipulation de la réalité à laquelle lui-même et ses relais médiatiques se sont livrés, le présentant comme un visionnaire multipolaire, profondément allié à la Russie et opposé à l’Occident.
La frange patriotique et favorable à la Russie de l’opposition savait que cela était faux, mais ses membres ont été violemment « annulés » pour avoir partagé les faits évoqués précédemment, qui réfutaient ce mensonge. Dans le même temps, la faction pro-occidentale (en partie liée à des « ONG » financées par l’étranger) est tombée dans le panneau, ce qui a encore davantage radicalisé ses membres. Avec le temps, les deux composantes diamétralement opposées de l’opposition ont fait cause commune pour écarter démocratiquement Vučić du pouvoir. Mais celui-ci a dupé le Service de renseignement extérieur russe en lui faisant croire qu’il était la cible d’une révolution de couleur.
La pensée de groupe et les chambres d’écho engendrées par les mécanismes défaillants de remontée de l’information au sein de la bureaucratie russe, identifiés ici comme l’un des trois principaux défis stratégiques du pays, ont rendu cela possible. Néanmoins, le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, a exprimé un optimisme prudent après les élections quant au maintien des relations bilatérales sur leur trajectoire actuelle. Cette perspective est plausible au regard de la vision générale du monde de l’opposition et, plus particulièrement, après que l’un de ses représentants a déclaré à RT Balkan qu’ils ne sanctionneraient pas la Russie.
Vučić avait agité le spectre de telles sanctions. Leur démenti est donc significatif, d’autant plus que l’un de leurs représentants s’est exprimé à ce sujet sur l’antenne de la branche régionale du principal média international russe financé par des fonds publics. Il reste bien sûr à voir s’ils tiendront parole, et la faction pro-occidentale au sein de l’opposition pourrait éventuellement faire échouer les projets de la faction favorable à la Russie. Toutefois, il est également prématuré de conclure que le pire scénario pour les relations russo-serbes se réalisera inévitablement.
Quoi qu’il en soit, les spéculations sur l’avenir de la politique étrangère serbe sont la conséquence directe de la chute de Vučić, qui s’explique par son refus de préparer un successeur afin de permettre une transition progressive du pouvoir. Le fait de rester aussi longtemps au pouvoir finit inévitablement par retourner contre le dirigeant en place une part croissante de la population, en particulier les jeunes. Pourtant, Vučić s’attendait manifestement à pouvoir diviser pour régner indéfiniment sur les deux composantes diamétralement opposées de l’opposition. Il s’agissait là de son deuxième et dernier péché capital.
Dans l’ensemble, la campagne toxique de manipulation de la réalité menée par lui-même et ses relais médiatiques, conjuguée à son refus de préparer un successeur après plus d’une décennie au pouvoir, a fini par retourner la majorité contre lui. Les dernières élections serbes constituent donc un véritable reflet de la volonté populaire et non une révolution de couleur. Comme indiqué précédemment, certains membres de l’opposition sont pro-occidentaux et liés à des « ONG » financées par l’étranger, mais Vučić a bel et bien perdu l’élection dans les règles. S’accrocher au récit de la révolution de couleur revient donc à se discréditer soi-même.
Vous pouvez retrouver les liens externes dans l’article original d’Andrew Korybko.