Ses dirigeants ont apparemment estimé que les risques associés valaient la peine afin de devenir le principal allié des États-Unis dans l’« OTAN 3.0 », mais leur compétition avec l’Allemagne et le Royaume-Uni pour ce rôle est encore loin d’être terminée.
Le Financial Times a publié la semaine dernière un rapport détaillé sur la manière dont « l’Ukraine adapte ses frappes contre l’industrie énergétique russe afin de viser des composants critiques ». En substance, l’Ukraine cherche désormais à mettre hors service les infrastructures énergétiques russes aussi longtemps que possible en ciblant des éléments difficiles à remplacer et en frappant des nœuds du système dans son ensemble afin de provoquer un maximum de perturbations. Tout cela est facilité par les États-Unis et la France, qui aident l’Ukraine non seulement à cartographier les itinéraires menant à ses cibles, mais également à sélectionner les cibles à frapper.
Le commandant des Forces ukrainiennes des systèmes sans pilote, Robert Brovdi, a déclaré au Financial Times : « L’objectif est clair : 1) détruire les sources qui financent la guerre de Poutine [le commerce du pétrole] et 2) [détruire] le complexe militaro-industriel qui fournit des armes à l’armée d’occupation. » Cela revient à une tentative occidentale de désindustrialisation et de démilitarisation de la Russie dans le cadre de la nouvelle « guerre d’usure » menée contre elle par l’intermédiaire de l’Ukraine, après que Trump a décidé d’« escalader pour désamorcer ».
L’implication des États-Unis n’a rien de surprenant, mais celle de la France pourrait étonner ceux qui n’ont pas suivi ses initiatives. La France a étendu son parapluie nucléaire vers l’est jusqu’à la Pologne au printemps dans le cadre de sa politique de « dissuasion avancée », puis a convenu peu après que l’E3, qui comprend également l’Allemagne et le Royaume-Uni, déploierait des troupes en Ukraine après un cessez-le-feu. Tout cela vise à présenter la France comme le chef de file de l’Union européenne en matière de sécurité et de défense dans l’« OTAN 3.0 », dans le contexte de sa rivalité avec l’Allemagne et le Royaume-Uni pour ce rôle.
Si l’Allemagne est désormais le deuxième soutien militaire de l’Ukraine après les États-Unis et que le Royaume-Uni a lui aussi beaucoup agi dans ce domaine (même avant l’Allemagne), aucun des deux ne joue le rôle que tient la France dans cette nouvelle « guerre d’usure » contre la Russie, ce qui confère à la France une valeur particulière aux yeux des États-Unis. Si l’administration Trump 2.0 décidait un jour de se désengager du conflit, peut-être dans le cadre d’une nouvelle initiative de paix avec la Russie, elle pourrait alors compter sur la France pour poursuivre cette « guerre d’usure » conformément au principe de l’« OTAN 3.0 ».
En outre, en raison de l’implication de la France dans cette tentative de désindustrialisation et de démilitarisation de la Russie, toute escalade importante pourrait hypothétiquement provoquer une riposte russe contre des intérêts français en Europe plutôt que contre des intérêts américains, dans une logique perçue de maîtrise de l’escalade. Cela pourrait prendre la forme d’une frappe contre sa base militaire en Roumanie. Bien que la probabilité que Poutine autorise de telles représailles soit faible, en particulier après avoir récemment réaffirmé son approche « prudente », cette éventualité ne peut toutefois être exclue.
Les États-Unis tirent donc profit du rôle joué par la France dans cette campagne sans précédent contre la Russie, soit parce que leur partenaire poursuivrait automatiquement cette campagne si les États-Unis se retiraient du conflit, soit parce qu’il supporterait l’essentiel des coûts si Poutine finissait par perdre patience et autorisait ne serait-ce qu’une action symbolique contre des intérêts français en Europe. Du point de vue de la France, ses dirigeants ont apparemment estimé que ces risques valaient la peine afin de devenir le principal allié des États-Unis dans l’« OTAN 3.0 », mais leur compétition avec l’Allemagne et le Royaume-Uni pour ce rôle est encore loin d’être terminée.
Quant à leur « rivalité amicale », le seul bénéfice concret que l’on puisse en tirer est une augmentation des profits de leurs complexes militaro-industriels, dans lesquels seule une minorité statistiquement insignifiante de leurs populations investit. La motivation principale relève en réalité davantage du « prestige national » que de toute autre considération. En cherchant à retrouver la gloire perdue de l’époque napoléonienne, la France risque de pousser Poutine à abandonner son « approche prudente » (que certains de ses partisans craignent déjà de voir devenue excessive) ; elle devrait donc reconsidérer cette stratégie de toute urgence.
Vous pouvez retrouver les liens externes dans l’article original d’Andrew Korybko.
Photo Stenbocki maja