L’ironie est qu’ils ont finalement contribué à bâtir une dystopie libérale plutôt qu’une « utopie fasciste ».
L’« Organisation des nationalistes ukrainiens » (OUN) et sa branche militante, l’« Armée insurrectionnelle ukrainienne » (UPA), qui ont génocidé les Polonais et d’autres populations dans leur quête d’un État ethniquement pur, sont les pères fondateurs de l’Ukraine post-« Maïdan ». Les nationalistes ukrainiens ont donc supposé que leur lutte contre la Russie depuis 2014, et surtout après le début de l’opération spéciale en 2022, ferait progresser cet objectif. L’interdiction par Kiev de la langue russe, d’éléments de la culture russe et de l’Église orthodoxe ukrainienne leur a donné de l’espoir.
Ce fantasme vient d’être écrasé par son chef d’état-major, Kyrylo Boudanov, qui a réaffirmé fin juin ce qu’il avait déclaré auparavant au printemps concernant la nécessité pour le pays d’attirer davantage de migrants, car « Nous sommes désormais considérablement moins nombreux. Je ne veux effrayer personne, mais nous sommes considérablement moins nombreux. » Environ six semaines auparavant, début mai, le ministre de la Politique sociale, Denys Oulioutine, avait révélé que seuls 22 à 25 millions de personnes vivaient encore en Ukraine. Parmi elles, au moins 10 millions sont des retraités, selon l’estimation du Fonds de pension d’Ukraine publiée début avril.
Pour rendre les choses encore plus préoccupantes, l’UNICEF estimait l’année dernière qu’il y avait 6,6 millions d’enfants de moins de 18 ans ; pris ensemble, cela laisse donc seulement 6 à 9 millions d’adultes en âge de travailler dans le pays. Les dernières données de la Banque mondiale datant de 2024 estiment que les hommes représentent 46 % de la population, ce qui signifierait approximativement que l’Ukraine ne compte plus que 2,76 à 4,14 millions d’hommes en âge de travailler, une proportion non négligeable mais inconnue d’entre eux ayant été tués ou rendus définitivement handicapés par le conflit en cours.
Si l’on accepte le chiffre du Center for Strategic and International Studies (CSIS), probablement sous-évalué, de 500 000 à 600 000 victimes ukrainiennes au début de 2026, cela signifie que l’Ukraine ne compte au maximum qu’un peu plus de 2 millions à 3,5 millions d’hommes en âge de travailler. Boudanov n’exagérait donc pas lorsqu’il disait : « Nous sommes désormais considérablement moins nombreux. » Sur les 4,3 millions d’Ukrainiens présents dans l’Union européenne, seuls 26 % sont des hommes adultes, soit un peu plus d’un million de personnes, et tous ne rentreront pas, même après la fin du conflit.
L’Ukraine devra donc en conséquence promouvoir une migration massive d’étrangers culturellement et civilisationnellement différents, que ce soit pour des raisons économiques et/ou de remplacement de population, et ils ne sont pas censés s’assimiler si l’on se fie au précédent de l’Europe occidentale. De plus, l’Ukraine ne pourra pas réellement interdire leurs langues, puisqu’ils ne parlent pas ukrainien et pourraient ne pas maîtriser l’anglais, une langue qu’une loi de 2024 a d’ailleurs imposée dans toute l’administration publique, dans une décision qui a dû déstabiliser les nationalistes.
Loin de devenir l’État ethniquement pur qu’ils imaginaient voir apparaître après la fin du conflit, l’Ukraine est en voie de devenir aussi multiculturelle que les cas les plus extrêmes d’Europe occidentale, l’anglais étant également susceptible de remplacer l’ukrainien dans la vie quotidienne comme langue véhiculaire entre les différentes composantes de sa population. Du point de vue des nationalistes, tout aussi grave était le fait que Zelensky avait proposé à ses partenaires occidentaux un « parrainage sur une région particulière d’Ukraine, une ville, une communauté ou une industrie » lors du Forum économique mondial de mai 2022.
Le résultat final est donc que l’Ukraine a perdu à la fois son identité et sa souveraineté au cours du conflit, contrairement à la manière dont les nationalistes espéraient préserver les deux grâce à leur « sacrifice ». Une rupture entre eux et l’État est donc probable, même si, étant donné à quel point cela est prévisible, le SBU les surveille probablement déjà afin d’empêcher par anticipation toute manifestation de dissidence, en particulier celles qui pourraient prendre des formes violentes. L’ironie est que les nationalistes ukrainiens ont fini par construire une dystopie libérale au lieu d’une « utopie fasciste ».
Vous pouvez retrouver les liens externes dans l’article original d’Andrew Korybko.