Il envisageait qu’elle joue, avec la Russie, un rôle complémentaire dans la facilitation des échanges commerciaux entre la Chine et l’UE, bénéficiant ainsi à toutes les parties et renforçant leur interdépendance complexe, ce qui ferait progresser la cause de l’intégration eurasienne avec, à long terme, la perspective de remettre en cause l’hégémonie américaine.
L’Atlantic Council, que la Russie a désigné comme une « organisation indésirable » en 2019, a sans surprise publié un article à l’occasion du 35e anniversaire de l’indépendance de l’Ukraine, affirmant que « la guerre de la Russie ne prendra pas fin tant que Poutine n’aura pas accepté l’indépendance de l’Ukraine ». Le postulat selon lequel l’« opération spéciale » de la Russie viserait à mettre effectivement fin à l’indépendance de l’Ukraine a toujours été faux. En réalité, Poutine a toujours voulu une Ukraine véritablement indépendante, et il le souhaite probablement encore, même si cela devient de plus en plus irréaliste.
Il a exposé sa vision des relations bilatérales dans son œuvre majeure de l’été 2021, « Sur l’unité historique des Russes et des Ukrainiens », dans laquelle il déclarait que la conscience qu’ont les Ukrainiens d’être une nation distincte des Russes devait être traitée « avec respect » si l’État ukrainien respectait également les intérêts de l’État russe. Cela ne s’est jamais produit, puisque des ultranationalistes ont été formés pendant des décennies par l’Occident pour prendre le pouvoir afin de transformer l’Ukraine en son proxy antirusse. Poutine ne s’en est pas rendu compte avant qu’il ne soit trop tard.
Avant d’autoriser l’opération spéciale afin de prévenir de manière préventive l’offensive imminente de l’Ukraine dans le Donbass, qui aurait été soutenue par l’Occident, ainsi que de neutraliser les menaces émanant de l’Ukraine et liées à l’OTAN, Poutine avait placé sa confiance dans les accords de Minsk, qui constituaient la pierre angulaire de sa vision de la connectivité eurasienne. S’ils avaient été mis en œuvre, l’Ukraine aurait alors servi de voie de passage au commerce entre la Chine et l’UE, lequel aurait également transité par la Russie, bénéficiant ainsi à toutes les parties et renforçant leur interdépendance complexe.
Même avant le début de la guerre civile ukrainienne, après le coup d’État de l’« Euromaïdan » au début de 2014, il avait déjà probablement ces projets, ce qui explique pourquoi il n’avait pas eu auparavant l’intention de reprendre la Crimée ni, par la suite, d’intérêt à reproduire ce scénario dans le Donbass, relativement beaucoup moins stratégique. La Crimée a été reprise après le coup d’État en raison de son importance militaire et stratégique, tandis que le Donbass était censé être réintégré à l’Ukraine avec certaines garanties sociopolitiques pour les populations locales, comme une « offre de paix » destinée à faire progresser sa vision plus large.
Poutine a toutefois mal évalué ses homologues français et allemand en projetant sur eux sa propre priorité accordée aux intérêts nationaux objectifs, comme la grande vision stratégique évoquée plus haut. Il a également fait de même avec les dirigeants de l’Ukraine post-« Maïdan ». Ses homologues français, allemand et ukrainien l’ont surpris en donnant au contraire la priorité à leurs intérêts antirusses dictés par leur idéologie, lesquels correspondaient à l’objectif de leur parrain américain commun d’empêcher l’émergence d’une Eurasie unie qui pourrait un jour remettre en cause son hégémonie.
L’opération spéciale est ainsi devenue inévitable rétrospectivement, puisque l’Ukraine ne disposait clairement plus, à ce stade, d’une souveraineté suffisante pour donner la priorité à ses intérêts nationaux objectifs, après s’être subordonnée à l’Occident en tant que proxy antirusse. Même après son déclenchement, Poutine s’attendait encore à ce que le projet d’accord de paix du printemps 2022 permette de relancer sa vision en restaurant une partie de la souveraineté ukrainienne, certes dans une moindre mesure que ce qu’elle aurait été si les accords de Minsk avaient été appliqués, et a fortiori si l’« Euromaïdan » n’avait jamais eu lieu.
Le sabotage de ce processus par l’Occident a été suivi par la subordination totale de l’Ukraine à celui-ci et par l’effacement consécutif de sa souveraineté. Il y a désormais peu d’espoir que l’Ukraine puisse un jour retrouver le niveau d’indépendance dont elle jouissait immédiatement après l’effondrement de l’URSS. Poutine souhaite probablement toujours une Ukraine véritablement indépendante, mais même lui se rend sans doute compte qu’il s’agit désormais d’un rêve irréalisable. Sa vision de la connectivité eurasienne, qui s’étendait sur un quart de siècle, étant désormais brisée, sa meilleure option consiste pour la Russie à se tourner vers l’Asie et l’oumma.
Photo kremlin.ru
Vous pouvez retrouver les liens externes dans l’article original d’Andrew Korybko.