L’Allemagne et la Pologne sont en concurrence pour diriger l’endiguement de la Russie

Quel que soit le vainqueur de cette rivalité, les États-Unis y gagnent dans tous les cas puisque les deux pays sont membres de l’OTAN, mais un pacte de non-agression OTAN–Russie devrait néanmoins suivre afin de gérer les tensions.

Le Wall Street Journal a détaillé, à la fin de l’année dernière, le « plan secret de l’Allemagne pour une guerre avec la Russie », qui consiste essentiellement à remilitariser rapidement et à moderniser les infrastructures de transport à travers le pays afin de pouvoir fonctionner plus efficacement comme zone de transit nationale en cas de conflit futur. L’ancien chancelier Olaf Scholz a lancé cette dynamique avec son manifeste de facto publié dans Foreign Affairs en décembre 2022, mais c’est son successeur, Friedrich Merz, qui en assure désormais la mise en œuvre active.

La modernisation des infrastructures de transport, qui vise à réduire de 45 jours à seulement 3 à 5 jours le temps estimé pour déplacer des troupes et du matériel depuis les ports atlantiques de l’Europe jusqu’à la frontière russe, s’inscrit dans l’esprit du « Schengen militaire ». Cet arrangement a été conclu entre l’Allemagne, la Pologne et les Pays-Bas début 2024, et la Belgique ainsi que la France pourraient bientôt s’y joindre. La Lituanie pourrait également le faire afin que l’Allemagne puisse accéder plus facilement à sa nouvelle base dans ce pays via la Pologne.

Présentée comme un moyen de « dissuader » la Russie — laquelle n’a aucune intention d’attaquer l’Europe, comme Poutine l’a récemment confirmé, et se dit même prête à formaliser cet engagement —, cette politique aggrave en réalité le dilemme sécuritaire en renforçant la perception de menace de la Russie vis-à-vis de l’OTAN, ainsi que ses craintes d’une opération Barbarossa 2.0. Cela éclaire les récentes déclarations du vice-ministre russe des Affaires étrangères, Alexandre Grouchko, selon lesquelles l’UE se prépare à une guerre avec la Russie, ainsi que celles, similaires, du président biélorusse Alexandre Loukachenko à la même période.

Quoi qu’il en soit, la rivalité germano-polonaise à somme nulle pourrait entraver ces préparatifs en raison des préoccupations polonaises liées à la protection de sa souveraineté face à l’Allemagne, perçue comme une menace non militaire majeure du fait de son contrôle sur l’UE et de ses projets de fédéralisation du bloc sous sa direction. Après tout, la transformation planifiée de l’UE en union militaire constitue un projet de pouvoir fédéraliste, tout comme la proposition de dépenser 400 milliards de dollars supplémentaires pour l’Ukraine — deux idées soutenues par Berlin.

D’ailleurs, il avait été évalué dès novembre 2023 que le « Schengen militaire » proposé par l’OTAN constituait une manœuvre de pouvoir à peine dissimulée de l’Allemagne vis-à-vis de la Pologne. Cette dynamique peut toutefois être contenue si le nouveau président polonais, de sensibilité conservatrice et nationaliste, empêche le gouvernement libéral-globaliste de brader les intérêts du pays. À cette fin, la Pologne doit limiter au strict minimum la présence militaire allemande sur son territoire, celle-ci ne devant servir que de dispositif d’alerte garantissant que Berlin n’entrave pas l’acheminement de l’aide militaire américaine vers la Pologne en cas de crise.

L’Allemagne et la Pologne se disputent la direction de l’endiguement de la Russie en Europe centrale et orientale après la fin du conflit ukrainien. La première entend y parvenir par le plan « Forteresse Europe », tandis que la seconde privilégie l’« Initiative des Trois Mers ». La différence essentielle réside dans le fait que l’Allemagne souhaite subordonner la Pologne en tant que partenaire junior dans ce dispositif, alors que Varsovie ambitionne d’en devenir l’égale — voire, à terme, la partenaire dominante.

Les États-Unis soutiennent la vision polonaise, car sa mise en œuvre entraînerait davantage d’achats d’armements américains, contrairement au projet allemand de montée en puissance de la production nationale et des acquisitions européennes, tout en créant un coin géopolitique destiné à maintenir l’Allemagne et la Russie à distance. Indépendamment de l’issue de cette rivalité pour contenir la Russie, les États-Unis en sortent gagnants puisque les deux pays sont membres de l’OTAN, mais un pacte de non-agression entre l’OTAN et la Russie devrait, dans tous les cas, suivre afin de maîtriser les tensions.

Vous pouvez retrouver les liens externes dans l’article original d’Andrew Korybko.